Camion de transport de marchandises sur une route alpine suisse avec dispositifs de sécurité
Publié le 21 mai 2024

La responsabilité du transporteur suisse ne se limite pas à la route : elle se joue sur le papier, où un simple oubli peut vous coûter la valeur totale de la marchandise.

  • La limite d’indemnité CMR de ~12 CHF/kg est un leurre dangereux pour les produits à haute valeur ajoutée typiquement suisses (horlogerie, pharma).
  • La « faute lourde » est moins une question juridique abstraite qu’un manquement opérationnel tangible (parking non sécurisé, documentation absente) qui annule toute limitation.

Recommandation : Adoptez une proactivité défensive. Documentez méthodiquement chaque étape, maîtrisez l’art des réserves écrites et comprenez quand proposer une assurance Ad Valorem devient une nécessité pour vous protéger.

Chaque jour, vos camions sillonnent la Suisse et l’Europe, transportant des biens qui sont le moteur de l’économie. Dans cet univers logistique complexe, votre responsabilité en tant que transporteur est encadrée par un texte fondamental : la Convention relative au contrat de transport international de marchandises par route, plus connue sous l’acronyme CMR. On vous parle souvent de ses règles, de ses limitations, notamment la fameuse indemnité plafonnée. On vous met en garde contre la « faute lourde », ce concept qui peut faire sauter toutes les protections.

Pourtant, la réalité du terrain est bien plus nuancée et souvent plus piégeuse. La vraie protection d’un transporteur ne réside pas dans la connaissance passive de la loi, mais dans l’application rigoureuse de protocoles défensifs à chaque étape du voyage. C’est votre capacité à prouver votre diligence, à documenter vos actions et à anticiper les « angles morts juridiques » qui fera la différence entre une indemnité limitée et une facture s’élevant à la valeur totale de la marchandise perdue. Cet article n’est pas un simple cours de droit des transports ; c’est un manuel de survie opérationnel, spécifiquement conçu pour le transporteur suisse, qui transforme chaque contrainte légale en une procédure concrète de protection.

Pour naviguer efficacement entre les exigences légales et les réalités du terrain, cet article détaille les points de vigilance cruciaux et les actions préventives à mettre en œuvre. Découvrez comment transformer la théorie juridique en avantage opérationnel.

8.33 DTS par kilo : pourquoi l’indemnité légale est souvent dérisoire par rapport à la valeur réelle ?

Le pilier de la convention CMR est sa limitation de responsabilité, fixée à 8.33 Droits de Tirage Spéciaux (DTS) par kilogramme de marchandise manquante ou endommagée. Le DTS est une unité de compte du FMI dont la valeur fluctue. Sachant qu’actuellement, 1 CHF équivaut à environ 0.86 DTS, ce plafond représente environ 11.60 CHF par kilo. Ce montant peut sembler raisonnable pour des marchandises de faible valeur, mais il devient un véritable piège financier pour le transporteur opérant en Suisse, un pays spécialisé dans les produits à haute valeur ajoutée.

Le décalage entre cette indemnité forfaitaire et la valeur réelle des biens transportés est souvent abyssal. Pour des secteurs comme l’horlogerie de luxe, l’industrie pharmaceutique ou la microtechnique, la valeur d’un seul kilogramme peut atteindre des milliers, voire des dizaines de milliers de francs suisses. Dans ces cas, l’indemnité CMR ne couvre qu’une fraction infime du préjudice, exposant le transporteur à des réclamations potentiellement dévastatrices si sa responsabilité pleine et entière est engagée.

L’analyse comparative suivante illustre de manière frappante l’écart de couverture pour des produits typiquement suisses. Elle met en lumière le risque financier considérable que le transporteur assume, souvent sans en avoir pleinement conscience.

Comparaison indemnité CMR vs valeur réelle pour produits suisses
Type de marchandise suisse Valeur réelle (CHF/kg) Indemnité CMR max (CHF/kg) Écart de couverture
Montres de luxe 5000-50000 ~11.60 99.98%
Produits pharmaceutiques 500-2000 ~11.60 99.4-99.8%
Composants microtechniques 800-5000 ~11.60 99.3-99.8%
Fromages AOC 25-80 ~11.60 53-85%
Base de calcul: 8.33 DTS × 1.39 CHF/DTS ≈ 11.60 CHF par kg (conversion 2024)

Face à cet « angle mort » financier, le transporteur doit cesser de voir la limite de 8.33 DTS comme une protection, mais plutôt comme un socle minimum de risque. La véritable stratégie consiste à identifier les chargements à risque et à proposer proactivement des solutions de couverture complémentaires, comme l’assurance Ad Valorem, pour se prémunir contre des pertes catastrophiques.

Vol de camion sur parking non gardé : quand la limitation de responsabilité saute-t-elle ?

La limitation de responsabilité à 8.33 DTS/kg n’est pas un droit absolu. L’article 29 de la CMR stipule qu’elle est écartée en cas de « dol ou de faute considérée comme équivalente au dol » par la loi du tribunal saisi. En Suisse, cela se traduit par la notion de faute lourde. Or, une des situations les plus courantes où la faute lourde du transporteur peut être reconnue est le vol de la marchandise, surtout lorsque le camion est stationné dans des conditions jugées non sécurisées. Le risque n’est pas théorique ; les statistiques criminelles suisses de 2024 montrent une hausse de +9% des vols de véhicules.

Qu’est-ce qu’une « faute opérationnelle » qui pourrait être qualifiée de lourde par un juge ? Stationner de nuit un camion chargé de produits de luxe sur une aire d’autoroute non surveillée, laisser les clés sur le contact, ou ne pas utiliser les dispositifs antivol du véhicule sont des exemples classiques. La jurisprudence tend à considérer que le transporteur, en tant que professionnel, doit adapter son niveau de diligence à la valeur et à la nature de la marchandise qui lui est confiée. Ne pas le faire est une faute qui peut lui coûter sa limitation de responsabilité.

La clé pour le transporteur est de pouvoir prouver qu’il a pris toutes les mesures raisonnables pour prévenir le sinistre. Il s’agit de construire une « chaîne de preuves » de sa diligence. La documentation de chaque arrêt devient alors un acte de protection essentiel.

Ce n’est plus seulement une question de bon sens, mais une nécessité juridique. Le chauffeur doit devenir le premier maillon de la défense de l’entreprise en adoptant un protocole de sécurité strict et en documentant sa mise en œuvre, transformant chaque arrêt en une preuve de son professionnalisme et de sa prudence.

Plan d’action pour sécuriser vos arrêts en Suisse

  1. Privilégier systématiquement le stationnement dans un garage fermé ou un parking surveillé (vidéo ou gardien), surtout pour les arrêts de nuit.
  2. Activer à chaque arrêt, même court, le blocage du volant, l’antidémarrage et tout autre système de sécurité du véhicule.
  3. Ne jamais laisser de documents importants, de clés de rechange ou d’objets de valeur visibles à l’intérieur de la cabine.
  4. Documenter chaque arrêt longue durée avec des photos géolocalisées et horodatées via une application métier, montrant le véhicule et son environnement sécurisé.
  5. Utiliser des cadenas haute sécurité certifiés pour les remorques et identifier à l’avance les parkings sécurisés TAPA ou équivalents sur l’itinéraire.

Transport national vs international : quelles règles d’assurance s’appliquent à vos trajets en Suisse ?

La Suisse, par sa position géographique centrale en Europe, est un carrefour logistique où les régimes juridiques s’entremêlent. Pour un transporteur, il est vital de savoir précisément quelle loi régit chaque transport, car les conséquences en termes de responsabilité et de couverture d’assurance sont radicalement différentes. La distinction fondamentale se fait entre le transport purement national, régi par le Code des Obligations (CO) suisse, et le transport international, soumis à la convention CMR. La règle est simple en apparence : si le lieu de chargement et le lieu de livraison sont tous deux en Suisse, c’est le droit suisse qui s’applique. Si l’un des deux est à l’étranger, c’est la CMR.

Le diable, comme toujours, se cache dans les détails. Un trajet qui semble purement national peut basculer sous le régime international par un simple transit, même bref, sur un territoire étranger. Cette subtilité est une source fréquente de litiges et de mauvaises surprises pour les transporteurs non avertis.

Étude de cas : Le piège du transport Genève-Tessin via l’Italie

Une marchandise est chargée à Genève pour être livrée au Tessin. En raison de la fermeture du tunnel du Saint-Gothard, le camion transite par l’Italie sur quelques dizaines de kilomètres. Bien que le point de départ et d’arrivée soient en Suisse, ce simple passage frontalier fait basculer l’intégralité du contrat de transport sous le régime de la CMR. La conséquence est directe : le plafond d’indemnisation n’est plus celui, potentiellement plus élevé et négociable, du droit suisse, mais la limite stricte de 8.33 DTS/kg. Le transporteur a l’obligation d’informer son client de ce changement de régime et de l’impact sur la couverture avant même le départ.

Le tableau suivant synthétise les différences majeures entre les deux régimes. Une attention particulière doit être portée aux délais de réclamation, notamment pour les dommages non apparents, qui sont plus courts en droit suisse.

Régimes juridiques: Transport international CMR vs Transport national suisse
Critère Transport International (CMR) Transport National Suisse (CO)
Base légale Convention CMR (1956) Code des Obligations Art. 440 ss
Plafond d’indemnité 8.33 DTS/kg (~11.60 CHF/kg) Variable selon valeur déclarée
Délai réserves dommages apparents Immédiat à la livraison Immédiat à la livraison
Délai réserves dommages non apparents 7 jours ouvrables 3 jours ouvrables selon jurisprudence TF
Délai de prescription 1 an 1 an (Art. 452 CO)
Exonération responsabilité Cas limitatifs Art. 17 CMR Art. 451 CO

L’erreur de payer pour de la casse alors que la marchandise était mal emballée par l’expéditeur

L’une des plus grandes frustrations pour un transporteur est de se voir imputer la responsabilité pour des dommages survenus pendant le transport, alors que la cause première est un emballage inadapté ou défectueux fourni par l’expéditeur. L’article 17.4 de la CMR est clair : le transporteur est exonéré de sa responsabilité lorsque la perte ou l’avarie résulte, entre autres, de « l’absence ou la défectuosité de l’emballage ». Cependant, cette exonération n’est pas automatique. Le fardeau de la preuve repose sur le transporteur. C’est à lui de démontrer que l’emballage était la cause du dommage.

Sans preuve, le principe veut que le transporteur ait accepté la marchandise en bon état apparent. Payer pour la faute de l’expéditeur devient alors une réalité coûteuse. La seule défense efficace est une proactivité systématique au moment du chargement. Le chauffeur doit être formé pour devenir le premier expert qualité de l’entreprise. Son rôle n’est pas de reconditionner, mais d’inspecter, de noter et de documenter.

Une simple inspection visuelle peut révéler des signes de faiblesse : cartons humides, palettes instables, emballages manifestement trop légers pour le contenu. Chaque anomalie doit être immédiatement signalée et, surtout, consignée par écrit sur la lettre de voiture CMR avant le départ.

Ces réserves, pour être valables, doivent être précises. Une mention générique comme « emballage non conforme » est insuffisante. Il faut décrire le problème constaté. Ces quelques mots, appuyés par des photos, constituent une assurance peu coûteuse mais extrêmement efficace contre des réclamations injustifiées.

Checklist pour des réserves efficaces sur la lettre de voiture

  1. Formuler avec précision (multilingue pour la Suisse) : Utilisez des formulations claires comme « Pris en charge sans contrôle de l’état intérieur des colis. Emballage présentant des traces de faiblesse/d’humidité. Sous toutes réserves au déballage. » (FR), « Ohne Kontrolle des Inhalts übernommen. Verpackung weist Schwachstellen/Feuchtigkeit auf. Vorbehalt bei Auspacken. » (DE), ou « Preso in carico senza controllo interno. Imballaggio con segni di debolezza/umidità. Con riserva allo svuotamento. » (IT).
  2. Horodater et signer : Toujours ajouter la date, l’heure et la signature du chauffeur à côté des réserves.
  3. Obtenir une contre-signature : Dans la mesure du possible, faites contresigner les réserves par l’expéditeur. Son refus de signer sera déjà un élément en votre faveur.
  4. Prendre des photos probantes : Prenez 3 à 5 photos claires, horodatées et géolocalisées, montrant l’état général du chargement et zoomant sur les emballages défectueux avant la fermeture des portes.
  5. Notifier immédiatement : Si les défauts sont significatifs, informez votre service d’exploitation avant de quitter le lieu de chargement pour obtenir des instructions.

Réserves à la livraison : pourquoi vous n’avez que quelques jours pour déclarer un dommage non apparent ?

Le moment de la livraison est l’un des points les plus critiques du contrat de transport. C’est à cet instant que la responsabilité est transférée du transporteur au destinataire. Les règles concernant les réserves sont strictes et les délais, très courts. Pour les dommages apparents (colis écrasé, palette éventrée), la règle est simple : les réserves doivent être faites par le destinataire immédiatement sur le bon de livraison (ou la lettre de voiture), en présence du chauffeur. L’absence de réserves à ce moment-là crée une présomption légale que la marchandise a été livrée en bon état.

Le cas des dommages non apparents est plus complexe. Il s’agit d’avaries découvertes seulement après le déballage, alors que le chauffeur est déjà parti. La CMR (Art. 30) accorde au destinataire un délai de 7 jours ouvrables (excluant dimanches et jours fériés) pour notifier ses réserves par écrit au transporteur. En droit suisse (CO), la pratique, confirmée par le Tribunal fédéral, est encore plus stricte.

Un avis des défauts communiqué deux ou trois jours ouvrables après la découverte de ceux-ci respecte la condition d’immédiateté prévue par la loi.

– Tribunal fédéral suisse, Arrêt 4C.205/2003 du 17 novembre 2003

Cette fenêtre de temps très courte signifie que la réactivité du transporteur est cruciale. Dès réception d’une notification de dommage non apparent, un processus rigoureux doit être enclenché immédiatement pour protéger les intérêts de l’entreprise et ceux de son assureur. Attendre ou ignorer une réclamation, même si elle semble infondée, est la pire des stratégies, car cela affaiblit considérablement votre position juridique.

Procédure à suivre en cas de réserves émises par le destinataire

  1. Documenter les réserves : Si le destinataire émet des réserves en votre présence, notez-les précisément sur le bon de livraison et prenez des photos contradictoires de la marchandise.
  2. Contester si nécessaire : Si vous n’êtes pas d’accord avec les dommages allégués, contre-signez en ajoutant la mention « Conteste les réserves, marchandise conforme au départ ».
  3. Notifier l’assureur : Dès réception d’un avis de dommage (apparent ou non apparent), notifiez immédiatement votre assureur, généralement dans les 24 à 48 heures, en suivant la procédure convenue (email, appel, plateforme).
  4. Informer l’expéditeur : Simultanément, informez par écrit votre client (l’expéditeur) des réserves émises par le destinataire et de la procédure engagée. La transparence est essentielle.
  5. Conserver toutes les preuves : Archivez méticuleusement tous les documents (CMR, bon de livraison avec réserves, photos, échanges d’emails) pendant une durée minimale de 2 ans.

De l’usine au client : comment garantir la continuité de couverture à travers 3 modes de transport ?

Le transport multimodal, qui combine la route, le rail et/ou la voie navigable, est une réalité quotidienne en Suisse, pays où le transfert de la route au rail est fortement encouragé. En effet, la part du transport de marchandises par le rail est significative, avec environ 37% pour le rail contre 63% pour la route selon l’Office fédéral de la statistique. Pour un transporteur routier qui agit en tant que premier ou dernier maillon de cette chaîne, ou même en tant que commissionnaire de transport orchestrant l’ensemble, la question de la continuité de la couverture d’assurance est fondamentale.

Chaque mode de transport est régi par sa propre convention internationale : la CMR pour la route, la CIM pour le rail, et la CMNI pour la navigation intérieure. Chacune a ses propres règles, ses propres limitations de responsabilité et ses propres cas d’exonération. Le principal défi survient lorsqu’un dommage est constaté à la livraison finale, sans qu’il soit possible de déterminer à quel stade du transport (route, rail ou fluvial) il s’est produit. C’est ce qu’on appelle le « dommage occulte ». Dans ce cas, quel transporteur est responsable ? Quelle convention s’applique ?

Ce casse-tête juridique peut paralyser les indemnisations et créer des litiges complexes entre les différents intervenants. Pour le client final, c’est une situation inacceptable. Pour le transporteur qui organise le flux, c’est un risque majeur.

Étude de cas : L’expédition multimodale Jura-Bâle-Rhin

Une expédition de composants horlogers de haute valeur part d’une usine du Jura par camion (soumis au régime CMR routier). La marchandise est ensuite chargée sur un train à Bâle pour un transport ferroviaire (régime CIM), puis transbordée sur une barge sur le Rhin en direction de Rotterdam (régime CMNI fluvial). À l’arrivée, des dommages dus à l’humidité sont constatés. Le dommage a-t-il eu lieu dans le camion, le train ou sur la barge ? Sans preuve, la responsabilité est difficile à établir. La solution pour l’expéditeur est de souscrire une assurance « tous risques de bout en bout » (Police Flottante ou « door-to-door ») qui couvre la marchandise indépendamment du mode de transport et du responsable. Le commissionnaire de transport, quant à lui, doit s’assurer que sa propre responsabilité est couverte pour l’ensemble du trajet qu’il organise.

La solution pour le logisticien ou le transporteur principal est de ne jamais présumer que les assurances de chaque maillon s’additionnent pour former une couverture parfaite. Il faut une approche globale, soit en faisant souscrire une police unique à l’expéditeur, soit en s’assurant que sa propre police de commissionnaire de transport couvre bien les « dommages occultes » en transport multimodal.

Dommage matériel vs inexécution du contrat : pourquoi votre RC générale ne couvre pas vos retards ?

Une confusion fréquente chez les transporteurs est de penser que leur assurance Responsabilité Civile (RC) transporteur, qui couvre les dommages matériels à la marchandise, les protège également contre toutes les réclamations de leurs clients. C’est une erreur potentiellement très coûteuse. Il existe une distinction fondamentale en droit entre le dommage matériel (la marchandise est perdue ou cassée) et le préjudice immatériel découlant d’une mauvaise exécution du contrat de transport, comme un retard de livraison.

L’assurance RC transporteur standard, basée sur la CMR, est conçue pour indemniser la valeur de la marchandise endommagée, et ce, dans les limites que nous avons vues (8.33 DTS/kg). Elle ne couvre généralement pas les conséquences financières d’un retard, telles que les pertes d’exploitation, les pénalités de retard facturées par le client final, ou le manque à gagner dû à une opération promotionnelle manquée. La CMR prévoit bien une indemnité pour retard (Art. 23.5), mais celle-ci est plafonnée au prix du transport, une somme souvent dérisoire par rapport au préjudice commercial réel subi par le client.

Cette exclusion des dommages immatériels est un « angle mort juridique » majeur. Le client, déçu, peut être tenté de poursuivre le transporteur pour récupérer ses pertes commerciales. Sans clauses contractuelles claires, le transporteur s’expose à des batailles juridiques longues et incertaines.

Étude de cas : Le fromage suisse qui arrive trop tard

Une cargaison de fromages AOC suisses doit être livrée pour une action promotionnelle dans une chaîne de supermarchés en Allemagne. Le camion a un problème mécanique et livre avec 48h de retard, manquant l’opération. Il y a deux types de préjudices. Si le fromage était avarié (rupture chaîne du froid), ce serait un dommage matériel couvert par l’assurance CMR (plafonné à 8.33 DTS/kg). Mais ici, le fromage est intact, le seul préjudice est le retard. Le distributeur réclame 50’000 CHF de manque à gagner. L’indemnité maximale que le transporteur doit selon la CMR est le prix du transport, par exemple 2’000 CHF. L’assurance RC transporteur ne couvrira jamais les 48’000 CHF restants. Le transporteur n’est pas responsable de cette somme, à condition de pouvoir le prouver.

La seule protection efficace est contractuelle. Il est impératif pour tout transporteur d’intégrer dans ses conditions générales de transport (CGT) des clauses qui excluent explicitement sa responsabilité pour les dommages indirects et consécutifs.

Conseils pour se protéger des réclamations pour préjudice immatériel

  1. Faites systématiquement valider vos conditions générales de transport par un avocat spécialisé en droit suisse des transports.
  2. Intégrez une clause d’exclusion claire et explicite de votre responsabilité pour tous dommages indirects, consécutifs ou immatériels.
  3. Listez spécifiquement les types de dommages exclus : pertes d’exploitation, manques à gagner, préjudices commerciaux, frais de rappel de produits, pénalités contractuelles, etc.
  4. Faites signer et accepter ces conditions générales par votre client lors de l’établissement d’un contrat-cadre ou, à défaut, mentionnez qu’elles s’appliquent sur chaque confirmation de commande.
  5. Conservez précieusement l’archive de ces acceptations signées pour une durée minimale de 10 ans.

À retenir

  • La limite CMR (8.33 DTS/kg) est un socle minimum, pas une protection. Pour les marchandises suisses à haute valeur, elle est presque toujours insuffisante.
  • Votre meilleure défense est la proactivité : la documentation rigoureuse (photos, réserves écrites) et le respect des protocoles de sécurité sont vos meilleurs arguments face à un juge.
  • Votre assurance RC transporteur standard ne couvre que les dommages matériels. Les préjudices immatériels (retards, pertes d’exploitation) doivent être impérativement exclus via vos conditions générales de transport.

Assurance « Ad Valorem » : pourquoi assurer la valeur réelle de la marchandise est vital pour les produits chers ?

Face au constat que l’indemnité légale de la CMR est largement insuffisante pour les marchandises de valeur, une solution existe pour couvrir l’écart : l’assurance « Ad Valorem ». Ce terme latin signifie « selon la valeur ». Il s’agit d’une assurance complémentaire qui couvre la marchandise pour sa valeur réelle déclarée, et non pour son poids. C’est l’outil par excellence pour garantir une indemnisation complète en cas de sinistre. Alors que le marché de l’assurance cargo fait face à des tensions, avec des projections de hausse globale de +6.2% des primes mondiales d’ici 2026, la pertinence d’une couverture adaptée n’a jamais été aussi forte.

Pour le transporteur suisse, proposer ou gérer une assurance Ad Valorem est une double opportunité : c’est un service à valeur ajoutée pour le client et un mécanisme de protection pour sa propre entreprise. Cependant, sa mise en œuvre est rigoureuse et ne souffre aucune improvisation. Deux montages principaux sont possibles, chacun avec ses avantages et ses risques pour le transporteur.

Le choix entre laisser l’expéditeur s’assurer lui-même ou proposer le service pour son compte dépend de la structure, de la taille et du niveau de spécialisation du transporteur. Le tableau suivant détaille les implications de chaque option.

Deux montages possibles de l’assurance Ad Valorem en Suisse
Critère Option 1: Expéditeur souscrit Option 2: Transporteur pour compte de tiers
Qui contracte? L’expéditeur directement Le transporteur au nom de l’expéditeur
Avantages transporteur Aucune charge administrative Source de revenus additionnels (commission 5-15%)
Risques transporteur Aucun Responsabilité en cas de mauvaise déclaration de valeur
Charge administrative Minimale Élevée: demande écrite, déclaration valeur, confirmation assureur
Annulation couverture si erreur? Non applicable OUI – exposition totale du transporteur possible
Conseil pour Petits transporteurs, transports occasionnels Grands transporteurs spécialisés (luxe, pharma, high-tech)

Si le transporteur choisit de proposer l’assurance Ad Valorem (Option 2), il endosse un rôle de mandataire. Cette position est avantageuse mais périlleuse : la moindre erreur dans la procédure de déclaration peut entraîner la nullité de la couverture par l’assureur. Dans ce cas, le transporteur se retrouve seul responsable, non plus sur la base de 8.33 DTS/kg, mais sur la totalité de la valeur qu’il aurait dû assurer. La rigueur est donc absolue.

Votre feuille de route pratique : la procédure stricte pour l’Ad Valorem

  1. Obtenir une demande écrite : Exigez toujours une demande écrite et signée de l’expéditeur, mentionnant la valeur exacte à assurer et confirmant son mandat.
  2. Vérifier la cohérence : Assurez-vous que la valeur déclarée est cohérente avec la nature de la marchandise pour éviter les soupçons de sous ou sur-assurance.
  3. Déclarer avant le départ : Transmettez la déclaration de valeur à votre assureur AVANT le début du transport, idéalement par un moyen écrit laissant une trace (email avec accusé de réception).
  4. Obtenir la confirmation : Ne prenez jamais la route sans avoir reçu une confirmation écrite de couverture de votre assureur pour ce transport spécifique.
  5. Archiver méticuleusement : Conservez tous les documents (demande du client, votre déclaration, confirmation de l’assureur) dans le dossier du transport pendant au moins 10 ans.

Comprendre et maîtriser le mécanisme de l’assurance Ad Valorem est la dernière pièce du puzzle. C’est le seul moyen de garantir que la couverture correspondra toujours à la valeur réelle des biens qui vous sont confiés.

Pour auditer vos procédures et vous assurer que votre couverture est parfaitement adaptée à la valeur réelle des marchandises que vous transportez, l’étape suivante consiste à obtenir une analyse personnalisée auprès d’un spécialiste en assurance transport.

Rédigé par Isabelle De Luca, Isabelle De Luca est consultante en gestion des risques pour les entreprises, avec une spécialisation dans le secteur de la construction et des services. Elle détient un Master en Risk Management et cumule 14 ans d'expérience auprès de courtiers internationaux. Elle aide les PME suisses à auditer leurs portefeuilles d'assurances choses et patrimoine.